L’AES à la 81ᵉ Assemblée générale de l’ONU : vers une diplomatie sahélienne commune

Par Boulama Issa Lamido Hamadou Moumouni Doctorant en relations internationales à l’Université technique de Bursa (Turquie)
L’approche diplomatique conjointe des États de la Confédération des États du Sahel (AES), qui comprend le Niger, le Mali et le Burkina Faso, lors de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, représente un jalon crucial dans la consolidation de leur posture politique sur le plan international.
Depuis de nombreuses années, ces trois pays sont aux prises avec d’importants défis : terrorisme, trafics internationaux (notamment de drogues et d’armes), instabilité régionale. Mais ce qui prime reste le débat politique sur la souveraineté nationale et l’autonomie stratégique. Dans ce cadre, l’AES s’efforce de convertir graduellement sa solidarité sécuritaire et politique en une véritable capacité d’intervention diplomatique collective.
Une convergence de positions
Au cours de leurs allocutions à l’Assemblée générale, le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont manifesté une concordance sur plusieurs enjeux majeurs : la sécurité de la région, la souveraineté politique, la gestion des ressources naturelles, l’autonomie énergétique, l’élargissement des relations internationales et la condamnation des interventions étrangères. Cette union traduit la volonté de traiter les problèmes sahéliens non plus par le seul biais des positions isolées de chaque État, mais d’un point de vue confédéral.

L’allocution prononcée le 25 septembre 2026 par Ali Mahaman Lamine Zeine, Premier ministre du Niger, illustre particulièrement cette tendance. Il a présenté l’AES comme un processus inéluctable vers la souveraineté des trois nations, insistant sur la nécessité, pour les communautés sahéliennes, de reprendre la maîtrise de leur avenir politique et économique. Sa déclaration résume la posture souverainiste soutenue par les autorités nigériennes :
« La souveraineté de nos États est non négociable. Nos ressources sont la propriété de nos populations. Notre destin ne sera plus déterminé ailleurs. »
Il a également cité les ressources stratégiques de l’espace confédéral (uranium, or, lithium, gaz et pétrole), perçues comme des leviers incontournables pour l’autonomie économique et le progrès des trois États.
Ressources naturelles et souveraineté économique
Dans la diplomatie collective de l’AES, la question économique et énergétique revêt une grande importance. La gestion des ressources naturelles s’affirme désormais comme un enjeu central dans les relations entre les États sahéliens et leurs partenaires étrangers.
Le Niger, riche en uranium et en pétrole, ainsi que le Mali et le Burkina Faso, qui possèdent notamment d’importantes réserves d’or, s’efforcent de renforcer leur contrôle sur les secteurs stratégiques et de favoriser une meilleure valorisation de leurs ressources nationales. Cette approche témoigne d’une volonté de considérer les ressources naturelles non seulement comme des produits d’échange commercial, mais aussi comme des atouts de souveraineté et de dialogue dans les affaires internationales.
La sécurité : mutualisation et défense commune
En matière de sécurité, les trois pays soutiennent une stratégie fondée sur la mise en commun de leurs moyens militaires et l’harmonisation de leurs stratégies de défense. La création de la Force unifiée de l’AES, évoquée par les représentants sahéliens, illustre cette intention.
Dans son allocution, Ali Mahaman Lamine Zeine a surtout présenté cette force comme un instrument de lutte coordonnée contre les groupes armés actifs dans les trois pays. De son côté, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a souligné l’importance de renforcer la coopération sécuritaire et de bâtir l’indépendance stratégique du Mali, de l’AES et de l’Afrique, tant sur le plan de la sécurité que sur celui du développement.
La dénonciation des interventions extérieures
L’un des points les plus notables de cette diplomatie collective reste la dénonciation des interventions et des soutiens extérieurs présumés aux groupes armés opérant au Sahel. Au cours de leurs prises de parole, les dirigeants sahéliens ont adressé des reproches à certains acteurs étrangers, en particulier la France et l’Ukraine, qu’ils décrivent comme engagés dans des actions visant à déstabiliser la région.
Karamoko Jean Marie Traoré, ministre burkinabè des Affaires étrangères, a pris la parole au nom de la Confédération AES le 28 septembre 2026. Il a particulièrement insisté sur la nécessité, pour la communauté internationale, d’enquêter sur ceux qui soutiennent financièrement, matériellement ou sur le plan de l’information les organisations terroristes.
Ces accusations reflètent les points de vue exprimés par les gouvernements concernés ; il importe de les distinguer des faits établis de manière indépendante.
Au-delà de la condamnation des interventions étrangères, cette démarche a une dimension politique essentielle : elle vise à donner une portée internationale aux enjeux de sécurité des pays de l’AES et à susciter l’intérêt de la communauté internationale pour leur lecture des rapports de force au Sahel. Autrement dit, ces trois États aspirent à ne plus être perçus uniquement comme des zones en proie à une crise sécuritaire, mais aussi comme des acteurs politiques capables de dénoncer les arrangements internationaux qu’ils considèrent comme la source de leur instabilité.
Une coordination diplomatique concrète
La déclaration d’Abdoulaye Diop apporte un éclairage supplémentaire. Le ministre malien a explicitement annoncé que la délégation du Mali adhérait pleinement à la déclaration que devait prononcer Karamoko Jean Marie Traoré au nom de la Confédération AES. Cette adhésion constitue un élément concret de coordination diplomatique entre les trois États. Elle montre que, malgré l’existence de déclarations nationales distinctes, le Burkina Faso, le Mali et le Niger cherchent à construire un discours diplomatique commun autour de leurs intérêts stratégiques.
La déclaration collective prononcée par Karamoko Jean Marie Traoré au nom des trois chefs d’État constitue d’ailleurs l’expression institutionnelle la plus directe de cette diplomatie commune. Le ministre burkinabè a insisté sur la cohésion diplomatique des trois pays, présentant leur déclaration commune comme la manifestation de leur volonté de défendre collectivement leurs intérêts. Il a également abordé la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, la représentation de l’Afrique dans les institutions internationales et la nécessité de mettre fin aux doubles standards dans l’application du droit international.
Vers un monde multipolaire
Les enjeux de sécurité et de souveraineté économique ne sont qu’une partie de cette diplomatie collective, qui s’inscrit aussi dans une volonté de contribuer à la restructuration de l’ordre mondial. Dans ce contexte, Abdoulaye Diop a souligné l’importance croissante d’un monde multipolaire et la nécessité, pour les pays africains, de disposer d’une plus grande autonomie dans leurs décisions stratégiques. Il a insisté sur le fait que la question n’est plus seulement de savoir si le monde se dirige vers la multipolarité, mais aussi de définir quels acteurs construiront les différents centres de puissance et comment ils coopéreront.
Sous cet angle, la diplomatie de l’AES reflète le souhait de diversifier les alliances internationales et d’atténuer les dépendances stratégiques. Les trois nations aspirent à nouer des liens avec divers partenaires, notamment dans les secteurs de la défense, de l’énergie, des infrastructures et de l’investissement, en fonction de leurs intérêts nationaux et tout en préservant leur souveraineté. Cette orientation n’implique pas nécessairement un repli sur soi, mais plutôt la recherche d’une plus grande latitude dans le choix des partenaires et dans la définition des modalités de coopération.
Quel impact réel pour cette diplomatie commune ?
Elle repose, en premier lieu, sur la transformation de la solidarité politique et sécuritaire entre les trois pays en une représentation diplomatique partagée. Elle permet ensuite de porter les revendications sahéliennes en matière de souveraineté, de sécurité, de gestion des ressources naturelles et de liberté de choix des partenaires étrangers sur la scène internationale. Enfin, elle constitue un outil de négociation dans un contexte international dominé par la rivalité entre puissances et la recomposition des alliances.
Conclusion
En somme, la participation de l’AES à la 81ᵉ Assemblée générale de l’ONU indique que le Niger, le Mali et le Burkina Faso aspirent à redéfinir leur place sur la scène internationale. Ils ne se contentent plus de dénoncer la crise sécuritaire au Sahel dans le cadre d’une diplomatie concertée : ils défendent aussi une vision politique axée sur la souveraineté, l’indépendance stratégique, le contrôle des ressources naturelles et la quête d’un ordre international plus représentatif.
Cela dit, la capacité de cette diplomatie à produire des résultats tangibles dépendra du renforcement des institutions confédérales, de l’efficacité de la coopération en matière de sécurité et d’économie, et de l’aptitude des trois États à transformer leurs positions communes en soutiens et en actions diplomatiques au sein des organisations internationales.